LA CHRONIQUE
D'ANNE-MARIE
 

L'été en long et en large

Chers amis,

 

J’espère que vous allez bien et que vous passez un été formidable. Ici, c’est le combat perpétuel mais perdu d’avance, contre le ciel gris et l’interminable chapelet des remontrances face à un temps plus automnal qu’estival. Heureusement en France, il s’agit simplement de faire quelques kilomètres pour se retrouver dans un tout autre environnement et sous un climat beaucoup plus clément. Il faut dire qu’en l’espace d’une semaine, je suis passée du temps gris et pluvieux (et froid aussi) de la Belgique au ciel bleu et aux cigales de la Provence (ah, la Provence !).

 

Pour la chanteuse que je suis, cet été n’aura pas été de tout repos. Depuis le mois de juin, j’ai parcouru plus d’un millier de kilomètres à travers la France, courant de festival en festival.

 

Fin juin a vu se chevaucher deux opéras baroques français, le premier était produit (de façon un peu catastrophique) par les Conservatoires de Versailles, d’Orsay (le mien) et de Paris, un opéra de Pancrace Royer. Je sais, Pancrace est un drôle de nom, eh oui, les noms des compositeurs sont parfois aussi baroques que leur époque.

 

Pour comprendre l’opéra baroque, il s’agit simplement de suivre cette recette infaillible : prenez une demoiselle en détresse, princesse de préférence, ajoutez des dieux, souvent en guerre (antiquité grecque ou romaine de préférence), un magicien ou un dragon (qui permettent d’ajouter des effets spéciaux), mélangez à tout cela un amour impossible et des personnages aux noms imprononçables et vous obtiendrez un excellent opéra baroque.

 

Dans mon cas, l’opéra se nomme Le Pouvoir de l’amour, il s’agit d’une série de tableaux évoquant le pouvoir du dieu Amour (on retrouve toujours une chanteuse obligée de porter la couche pour ressembler à Cupidon dans ces opéras, heureusement, ce n’était pas moi !!).  Je jouais dans le troisième tableau une princesse (Marphise) qui devait être sacrifiée pour que le soleil revienne dans son pays sauvage. Le soleil, incarné dans Apollon, tombe amoureux de moi, ce qui donne lieu à de nombreux airs de bravoure de mon très gentil ténor de partenaire à la voix tonitruante, qui ne remarquait sans doute pas qu’il me faisait exploser le tympan à chaque note aiguë.

 

Outre l’explosion de mon oreille droite, les représentations n’ont pas été de tout repos, batailles entre le chef d’orchestre et une metteure en scène, très gentille mais un peu lunatique, qui semblait souvent bien découragée par le manque de temps pour effectuer la mise en scène avec des chanteurs souvent absents parce qu’ils n’avaient pas compris l’horaire. On néglige souvent cet aspect des productions et du travail, mais sans de vrais bons organisateurs, il est vraiment plus difficile voire impossible de travailler. J’essaie de toujours remercier tous ceux qui font ce travail un peu ingrat dans l’ombre du spectacle.

 

Autre petit hic ! La direction du Conservatoire de Versailles avait simplement négligé de vérifier si le chœur serait capable de chanter et apprendre par cœur la partition, ce qui n’était évidemment pas le cas. On a donc récupéré un semblant de chœur, avec quelques chanteurs pris un peu partout pour le jour de la générale. Sur scène, un grand vide et quelques acteurs figurants, mais franchement cette production faisait un peu amateur de bas niveau. Heureusement, la musique était belle. J’ai quand même fait les représentations avec une autre extinction de voix, certainement due à la fatigue et aux changements de température extrêmes de l’été moche que nous avons cette année.

 

Commençaient, le jour de la dernière, les répétitions de chœur de l’opéra Dardanus de Rameau. Oui, je sais, cette fois-ci ce n’est pas le nom du compositeur qui est étrange, c’est celui du rôle titre, et les jeux de mots avec cet opéra sont aussi nombreux que l’imagination de chacun le permet. Cette production se passait avec le Chœur Pygmalion sous la direction de Raphaël Pichon, jeune chef de 27 ans (un génie à la Yannick Nézet-Séguin) qui dirige orchestre, solistes et chœur de cet opéra qui dure trois heures. Nous représentions cet opéra en version concert au Festival de Beaune en Bourgogne, tout près de Dijon. Un endroit vraiment magnifique, le concert était en extérieur dans la cour des fameux hospices de Beaune. Le ciel magnifique et l’acoustique superbe nous ont donné un moment de pur bonheur musical. L’équipe de Pygmalion est super, la plupart des solistes avaient moins de 30 ans, les choristes aussi et l’orchestre était tellement bon, une telle énergie se dégageait de l’ensemble qu’on en oubliait la pauvreté du livret et ses invraisemblances (revenez à la recette opéra baroque plus haut, c’est encore la même histoire). J’ai ramené de Beaune un merveilleux souvenir de musique, mais aussi une bonne bouteille de bourgogne et la moutarde de Dijon.

 

Après Beaune, venait un autre festival, celui de Saintes en Charente Maritimes. Un conseil avant de partir dans cette région de France, munissez-vous de lunettes de soleil, car la lumière est très vive et la pierre blanche des immeubles la reflète de toutes parts. Nous avons donné, dans la très belle et inspirante Abbaye de Saintes, un programme autour des motets de la famille Bach -  Johann (le grand-père), Johann Sebastian (le génie), Carl Philip Emmanuel (le fiston) - et deux œuvres contemporaines sur des textes allemands de la même époque. 18 chanteurs disposés en 5 voix ou en double chœur ou en 8 voix. Un programme exigeant et dense mais donné avec cœur, avec passion et intensité dans les voix comme dans l’interprétation. Une critique rend un peu le moment de grâce que nous avons eu ce jour-là :

 

http://royaninfoblog.blogspot.com/2011/07/
le-festival-de-musique-de-saintes_23.html?m=1

 

C’est merveilleux de se sentir dans cet état presque mystique quand la musique s’élève bien au-dessus de notre petite personne et Bach sait nous faire emprunter ce chemin à chaque fois, sa musique allie rigueur, beauté et liberté, elle mêle le sérieux aux pas de danse, elle est profondément humaine.

 

Une semaine après ce concert merveilleux, qui m’est resté dans les oreilles longtemps (beaucoup d’heures d’insomnie à rechanter le programme en entier), je reprenais le train pour la Normandie et un programme italien du compositeur Stradella avec les Musiciens du Paradis. Tous les concerts ne peuvent pas être magiques et ce fut le cas de celui-ci. Est-ce la faute de la musique de Stradella qui est un peu un sport extrême ? Est-ce la faute de la crème normande ?  En tous cas, le compositeur amène la voix à cabrioler du grave à l’aigu, on dirait qu’il change d’idée mélodique quand bon lui chante et l’harmonie ne suit pas toujours, un vrai défi. Il faut dire que Stradella était quelqu’un d’un peu particulier, engagé pour enseigner la musique à la jeune maîtresse d’un riche vénitien, il s’est plutôt sauvé avec la belle. On dit que les tueurs engagés pour l’assassiner l’attendaient à la fin de la représentation d’un de ses oratorios, mais qu’ils auraient été tellement touchés par la musique qu’ils l’ont laissé fuir.

 

Je ne sais pas si la musique de Stradella a tant de pouvoir, mais la difficulté de ce concert montre bien que mon métier ne peut pas toujours être fait de merveilles, que même si j’ai la chance de travailler, de voyager, de découvrir des lieux différents, des gens différents, l’envers de la médaille est présent lui aussi. La fatigue des voyages, le stress des transports et des bagages (mal aux bras à force de traîner ma valise dans les escaliers du métro de Paris et dans le RER).

 

Imaginez votre stress d’oublier quelque chose quand vous partez en vacances, c’est encore pire quand on part pour travailler ! Patrice, mon copain, a déjà dû faire le chemin Versailles-Paris pour venir me porter ma robe de concert que j’avais oubliée à la maison. Le train est un moyen formidable de voyager, mais il faut toujours prévoir de protéger ma voix contre la climatisation à outrance. Et puis, des Parisiens qui partent eux en vacances et qui vous poussent dans le dos et vous engueulent, ce n’est pas non plus de tout repos. La prochaine fois que ça m’arrive, je vous promets de répondre dans le plus pur québécois. Et puis, il n’est pas toujours évident de se retrouver chez les gens qui nous accueillent et qui veulent nous faire goûter aux diverses spécialités de leur région (la crème et le fromage de Normandie, le vin de Bourgogne…) ou dans les hôtels.

 

Le lendemain du concert Stradella, c’était la course contre la montre pour me rendre à temps à la gare du Nord. J’ai dormi 5 heures (encore trop de musique dans ma tête) dans un hôtel un peu miteux de Lisieux, lit très dur, chambre un peu délabrée, odeur bizarre, propriétaire à odeur bizarre aussi, et petit déjeuner sec et café réchauffé au micro-onde, l’horreur !

 

Et puis, le marathon : 8 h 10 : train à Lisieux pour Paris, gare St-Lazare, 10 h : taxi pour la gare du Nord, 10 h 25 : train pour Bruxelles, 12 h 26 train pour Bruges, 13 h 30 : dépôt des bagages dans l’entrée de l’hôtel car nos chambres n’étaient pas prêtes, 15 h 30 train pour Lissewege pour la répétition avant le concert à 18 h. 21 h : retour à l’hôtel le ventre creux et épuisée !

 

Après tout ça, le concert même s’il était de qualité n’avait quand même pas l’énergie de celui de Saintes (c’était le même programme). Combien de temps suis-je restée à Bruges ? En tous cas, pas assez pour visiter, mais assez pour découvrir l’Étap hôtel et sa douche disco qui change de couleur. Je ne savais pas qu’il était même possible de mettre de la lumière dans une pomme de douche…technologie belge sans doute.

 

Je suis revenue exténuée à Paris le lendemain pour un après-midi de congé, avant de reprendre les répétitions pour le prochain concert à la Roque d’Anthéron dans le sud (e) de la France (e) (tentative écrite d’accent du sud !), un nouveau programme romantique cette fois, dont des pièces de Schubert et Brahms accompagnées au piano par un pianiste magnifique, Adam Laloum.

 

La Provence m’a fait un bien fou, surtout après les 16 degrés en Belgique, la pluie et le gris de Paris. Le ciel bleu, les cigales, les pinèdes, les tournesols, la chaleur !!! Enfin le vrai été !

 

L’ensemble était invité par le Festival, on a eu droit à l’hôtel chiquissime : piscine, chambre aussi grande que celle de mon appartement. Bon, c’était un peu collé sur l’autoroute, mais à seulement 15 minutes de bus d’Aix-en-Provence, petite ville qui a un charme fou.

 

Voilà donc le récit de mon été : beaucoup de musique, beaucoup de trains, beaucoup d’émotions et un tas de souvenirs. Cette semaine, j’entame l’apprentissage de mon dernier programme de l’été, encore du Bach, avant de repartir pour les festivals de Périgueux et de Sablé-sur-Sarthe. Et puis après, ce sera vacances bien méritées entourée de ma famille et de mes amis au Québec. Oui, le Québec me manque mais toutes ces aventures me rappellent sans cesse quelle chance j’ai d’être en France et d’y travailler.

 

Bonne fin d’été !

 

Anne-Marie Beaudette

Versailles, 2011-08-16

 

Retour